Une pensée
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croquis crayon

Une manière d'appréhender le projet d'architecture

« …la tâche de l’architecture est de rendre plus clair à nos yeux ce que nous pourrions idéalement être[1]. »

Depuis que nos semblables ont érigé la cabane primitive, nous nous inscrivons dans une histoire millénaire, dans laquelle une superposition d’architectures successives a façonné tous les territoires habités. Chaque époque a inscrit dans la pierre les idéaux, les priorités, les valeurs et la virtuosité technique et artistique que leurs temps ont su produire.

Sans succomber à la nostalgie ni d’ailleurs à l’amnésie, nos créations doivent faire résonner en elles le substrat hérité et les aspirations de notre époque. Avec beaucoup de finesse, elles peuvent revêtir à la fois une considération respectueuse des temps passés et une fidèle illustration des techniques actuelles, de nos préoccupations sociales, écologiques et culturelles contemporaines. 

L’architecture doit être rêvée avant d’être construite. Elle peut s’apprécier à travers la beauté de ses formes, par le simple plaisir qui est offert à l’œil sensible mais aussi par la qualité des lieux qui participent à la joie de l’existence humaine. On ne naît pas architecte, on le devient à travers le temps et surtout à travers une formation savante.

L’architecture c’est un art, une création soumise à la conduite et au contrôle d’une raison. La garantie d’une qualité d’air, de lumière, de chaleur, de fraîcheur, d’acoustique est soumise à un système de conception et de mise en œuvre complexe, bien appréhendé et réalisé avec soin.  Une forme d’intelligence particulière doit révéler la robustesse, la stabilité, la résistance de l’espace bâti face aux intempéries, aux attaques conjuguées des forces de la nature et l’action des hommes.

Les efforts financiers et humains mis au service des projets d’architecture sont souvent importants. Les attentes sont sur mesure. C’est pourquoi la compréhension mutuelle entre les commanditaires et les architectes doit être effective, sincère et limpide. Pour nous, dès le travail de l’esquisse le futur usager doit se figurer avec aisance l’ambiance dans laquelle ce qu’il a de meilleur en lui pourra se révéler. Dès le départ nous devons partager l’idée que cette proposition initie un environnement dans lequel il commence à se sentir chez lui, en harmonie avec lui-même.

Il nous est donné parfois de vivre, de travailler, de consommer et de se mouvoir dans des espaces peu qualifiés, dans lesquels une espèce de laideur s’affiche plus ou moins discrètement. Alors, cette absence de beauté nous pousse invariablement vers une forme d’insensibilité à l’égard des lieux qui nous entourent. Nous refusons de nous attarder ou de voir cette réalité par peur de désenchanter nos tréfonds. Être sensible à l’absence de beauté nous conduits inévitablement à la tristesse.

« La beauté n’est que la promesse du bonheur »[2], disait Stendhal.

 Alors la mission de notre équipe consiste à revitaliser votre goût pour le beau et vous rendre confiants dans vos intuitions. La qualité de l’architecture influe sur l’état émotionnel, psychique et spirituel. Cependant, elle ne peut aucunement être la solution unique face à des états intérieurs provoqués par les nombreux soucis du monde[3]. On doit attendre de la beauté ce qu’elle a d’inspirant et d’enthousiasmant, sans espérer rien de plus que ce qu’elle peut nous offrir subtilement.

L’architecture peut procurer du bien-être et de la sérénité. La maison peut devenir le doux foyer de notre intimité, la chambre – un espace dédié au sommeil apaisé-, le salon – un temps de lumière et de contemplation-, la salle de bain – le lieu d’une renaissance perpétuelle- et la salle à manger – l’endroit où la vitalité et l’allégresse s’entremêlent-.

Nos architectures se doivent d’être dignes du milieu qu’elles épousent. Chaque mètre carré d’humus qui est supprimé par l’assise de la construction est un acte terriblement violent dans un monde qui court derrière sa propre survie. Cet humus représente l’épaisseur de vie la plus fertile de tout l’écosystème terrestre et sa disparition ne peut engendrer autre chose qu’une promesse de responsabilité et d’intelligence, de durabilité et d’épanouissement[4]. Jamais ce geste ne doit se traduire dans une réalité qui semble n’être que profanation faite aux champs et aux prairies, aux collines et aux rivières. 

L’architecte doit convertir les sentiments intuitifs de bien-être en une compréhension logique qui se matérialise dans la construction. Les lieux que nous percevons comme séduisants et réconfortants sont l’œuvre d’une créativité qui s’interroge inlassablement sur les désirs qui nous habitent, leurs profondeurs et leurs justifications. C’est ainsi que nous pouvons offrir aux humains des environnements qui satisfont leurs besoins et leurs aspirations, même ceux que nous n’avions même pas conscience d’avoir. 

 Si durant la phase d’élaboration le projet d’architecture est malléable, changeant et évolutif, capable de se nourrir des mutations multiples, il change totalement de visage au cours de son exécution. Quand il prend des formes concrètes, le projet est pensé dans ses moindres détails, assumé dans toute sa complexité, clairement défini dans sa singularité spatiale, volumétrique, chromatique. L’architecte se charge de sublimer les intentions des commanditaires et valoriser les lieux d’habitation des futurs usagers. Il est appelé à créer pour des générations entières, pour des êtres qui ressentent que l’architecture participe au bonheur de leur vie.

[1] Alain de Botton, L’architecture du bonheur

[2] Stendhal dans son ouvrage De l’Amour, chapitre XVII.

[3] La beauté engendre le bonheur mais elle se nourrit souvent de nos échecs et de nos propres souffrances. C’est parce que nous fûmes déçus, attristés, bafoués que le cœur devient de plus en plus sensible à ce que le monde a de mieux à lui révéler. Embrasser du regard la beauté c’est admettre implicitement une communion inédite et bienfaisante entre soi et le monde.

[4] Bien trop souvent nous voyons émerger des bâtiments qui enthousiasme point l’esprit humain, comme d’ailleurs l’environnement dans lequel ils s’imposent. Et même si cela est difficile de l’entendre, il me semble, que nous prouvons nous en prendre qu’à nous-mêmes, les architectes. Sans la rechercher généralement, la création est un processus qui se fonde sur une banale combinaison d’insignifiante ambition, d’ignorance, de cupidité et de hasard. C’est ainsi que l’architecture devient une erreur de grande dimension figée dans l’espace qu’elle ne peut qu’appauvrir.

Un égard particulier pour la durabilité de l'architecture

Dans tous nos projets le souci de la qualité environnementale, à l’égard de l’évènement construit et pensé, est omniprésent. Cependant nous ne nous présentons jamais comme étant des porte-étendards de « l’architecture durable », « architecture verte » ou bien « architecture HQE ». Rendre notre création parfaitement durable, environnementale et « verte » relève d’un processus long, fastidieux et semé d’embûches. Nous sommes des pionniers, parfois maladroits, d’un changement inédit de l’architecture contemporaine.

Les quatorze cibles de la HQE n’évaluent que les aspects environnementaux du bâtiment, au point que leurs rédacteurs ont écarté le mot « architecture ». Jusqu’en note de fin de texte inaugural, il est stipulé que la HQE est très globale et que seules les questions de pérennité, de sécurité, de confort psychosociologique, de confort spatial et de confort d’activité en sont exclues, soit une large part du projet d’architecture. Evitons que le projet soit une addition de remèdes distincts, acoustique, thermique, olfactif, visuel, surtout envisagés par une quantification distincte. 

Alors, humblement nous cheminons dans ce monde qui cherche à accomplir une belle et bonne mutation écologique, sociale et économique. Engager le cadre bâti dans la bataille environnementale, est une nécessité absolue mais ce combat doit se réaliser par l’alliance subtile et intelligente de la culture technique à la culture architecturale.

L’art de bâtir serait bien inachevé s’il ne se fondait que sur un écosystème cognitif dans lequel la conception s’appuie exclusivement sur la viabilité des calculs de calories, de décibels, de lux, etc. La recherche HQE du confort évacue les dimensions sociales, culturelles, politiques et historiques du projet. Elle ne voit l’être humain qu’à travers sa corporalité sensorielle, dégageant des calories, qui a chaud, qui a froid, qui ne voit pas bien.

Tout ceci est nécessaire et nous l’avons travaillé dans nos différents projets. Nécessaire mais pas suffisant. D’autres questions se posent, et parfois difficiles. Le bâtiment doit-il entretenir une relation harmonieuse avec son environnement immédiat, quand celui-ci est sans qualités ? Que faire de ce principe admis d’un extérieur malade, à ne pas dégrader davantage, et de la nécessité incidente de créer un intérieur sain et isolé du dehors par les voies de la technique ? Cette situation proche d’un versant du mouvement sociétal (« se protéger de l’extérieur ») n’est-elle pas lourde de conséquences ?

Il reste à nous, les architectes à mener honnêtement un travail conceptuel pour comprendre que ce qui est visé par la qualité environnementale n’est pas réductible à la démarche technique qui l’a initiée en France. Quittant des attitudes inscrites depuis des millénaires dans les rapports de l’homme à la nature, conscients de vivre une période sans savoir la nommer, nous avons l’opportunité rare de redonner du sens à notre travail en cherchant à penser et à réaliser des établissements humains à l’aune d’enjeux environnementaux.